5 fév 2009
Réforme du lycée : changement de stratégie
Après le report, à la mi décembre 2008, du projet de réforme du lycée (voir sur ce point notre article intitulé “La réforme du lycée : le grand bond en arrière”), les choses sont désormais enclenchées pour que le projet renaisse de ses cendres. Divers symptomes permettent de penser que le processus de réforme du lycée est reparti, mais que les acteurs centraux ont en grande partie tiré les leçons de l’échec qui a conduit le ministre à renoncer provisoirement à son projet, et semblent réenclancher le processus, sur d’autres bases, et très précisément, avec un important changement de méthode.
Premier acte : la mission confiée à Richard Descoings
Peu après le recul du ministre, sans doute imposé par l’Elysée, le Président de la République a nommé Richard Descoings, directeur de l’Institut d’études politiques de Paris, en tant que chargé de mission de concertation sur la réforme du lycée. Cette nomination, qui ressemble fort à un désaveu, pourrait bien préfigurer le nom du futur ministre de l’Education nationale.
La “feuille de route” du nouveau chargé de mission, remise par le Président de la République lui même le 14 janvier 2009, est claire : confirmation de la volonté de réformer le lycée, élargissement de la sphère de concertation (en allant plus qu’on ne l’avait fait vers les familles, les lycéens eux-même, les employeurs, les universitaires, les intellectuels, etc.), mais surtout, en préparant moins la réforme “par des petits arrangements dans un bureau de la rue de Grenelle” comme l’a déclaré publiquement le Président de la République lors de ses voeux du 12 janvier 2008 au monde éducatif (et pan sur le ministre qui siège … rue de Grenelle), et plus en s’appuyant sur les acteurs de terrain. Et le Président de la République de fixer quatre axes de réflexion : le renforcement de l’accompagnement des élèves en difficulté, le rééquilibrage de la voie technologique par rapport à la voie générale, mieux préparer les lycéens aux études supérieures (notamment, par le renforcement de l’orientation), et enfin, donner place et reconnaissance à la responsabilité et à l’engagement des lycéens dans la vie de leur établissement.
Calendrier fixé à Richard Descoings par sa lettre de mission : un premier “rapport d’étape” à remettre durant la deuxième quinzaine du mois d’avril, un “rapport final” à remettre début octobre 2009.
Acte 2 : un ministre qui s’efforce d’occuper le terrain comme il le peut
Dès ses premiers jours en tant que chargé de mission sur la réforme du lycée, Richard Descoings s’est mis au travail, annonçant qu’il allait rendre personnellement visite à une centaine de lycées (un par département), et à cette occasion, consulter l’ensemble des acteurs de terrain, y compris les représentants des établissements locaux et régionaux d’enseignement supérieur, les autorités locales, des chefs d’entreprises … Parallèlement, au niveau central, il a rapidement entamé son programme de consultation.
Pour le ministre (pour combien de temps encore ?), la volonté de ne pas se désengager du dossier est manifeste. Dès la nomination de Richard Descoings, il a fait part de sa volonté de travailler de concert avec le chargé de mission. Parallèlement, il a lui-même relancé le processus de concertation en demandant à ses recteurs d’organiser, au sein des établissements de leurs académies respectives, des demi-journées durant lesquelles les élèves, les enseignants, et autres membres de la communauté éducative, pourraient exprimer leurs vues concernant l’avenir du lycée français. Présent dans un lycée de l’académie de Nice, le mercredi 21 janvier, j’ai été témoin d’une telle démarche que le recteur de cette académie avait demandé à tous les proviseurs de lycée de mettre en oeuvre ce jour là. Le problème pour le ministre est que les organisations syndicales des enseignants et des lycéens ont fait savoir qu’ils opposaient un préalable à toute réouverture officielle de la concertation sur l’avenir du lycée : que Xavier Darcos s’engage à renoncer à la politique de remise à disposition des emplois que, par milliers depuis un an, l’Education nationale supprime. Or, comme chacun sait, cette politique a été décidée au niveau de l’Etat tout entier, et donc de beaucoup plus haut. En d’autres termes, à supposer qu’il soit d’accord avec une telle demande (ce dont on peut douter), le Ministre n’a pas le pouvoir d’en décider. Résultat : la machine à dialoguer est, de ce côté là, largement bloquée.
Autre risque de difficulté : cette double approche (pour le moment) via deux “canaux” distincts de concertation (le “canal historique” de Xavier Darcos, et le “canal Sciences po’” de Richard Descoings”), risque fort de faire quelque peu désordre. Nombreux sont bien sur ceux qui en appellent à l’harmonisation de ces deux canaux de concertation.
Acte trois : en appeler à l’expérimentation pour contourner les blocages
Parallèlement, toujours sur demande du ministre, les recteurs ont lancé officiellement une démarche expérimentale visant à permettre que des équipes de terrain volontaires testent certains aspects emblématiques du projet de réforme des lycées de Xavier Darcos. C’est ainsi par exemple, que le recteur de l’académie de Bordeaux, par lettre circulaire en date du 27 janvier 2009, envoyée à l’ensemble des proviseurs de son académie, encourage explicitement la “volonté de s’engager dans une évolution du lycée (…) qui doit être encouragée dans le cadre d’expérimentations (…) de certains aspects de la réforme des lycées”. Nul doute qu’il ne s’agit en rien d’une initiative du seul recteur de l’académie de Bordeaux : c’est clairement dans tout le pays que cette démarche est entreprise.
C’est d’ailleurs clairement ce que le recteur de Gaudemar, ancien pilote de la commission chargée du projet de réforme du lycée, est venu déclarer le mercredi 21 janvier, à l’occasion d’une conférence prononcée par lui devant plusieurs centaines de directeurs de lycées privés sous contrat, réunis dans la cadre du congrès national du snceel (le syndicat majoritaire des chefs d’établissements de l’enseignement privé sous contrat). Son appel à des expérimentations de terrain de certains aspects de la réforme du lycée a été perçu comme étant fortement appelé de ses voeux par le ministre de l’Education nationale.
Et pourquoi pas ? Après tout, nous ne sommes plus au XIXe siècle, ni même au XXe. Il est devenu clair que l’époque où une réforme d’ampleur pouvait se préparer dans les bureaux feutrés d’un ministère, en consultant plus ou moins les “représentants élus” des personnels, avec édiction finale de textes réglementaires descendants qu’il n’y avait plus qu’à faire appliquer par l’injonction, est finie. Aujourd’hui, les citoyens de base (et les lycées, les parents d’élèves, les enseignants … en font bel et bien partie) n’acceptent plus ces méthodes d’un autre temps. L’idée de relancer la concertation par la multiplication des contacts avec les acteurs de terrain (et pas uniquement par leurs représentants élus, qu’il ne s’agit pas pour autant de contourner), est donc chose nécessaire, de même que celle qui consiste à commencer par expérimenter là ou on veut bien tenter de le faire (sans obligation pour quiconque), quitte, après une période de tests accompagnés d’évaluation, à compter sur un effet d’essaimage pour voir la réforme prendre, non parce que le ministre et ses conseillers le veulent, mais parceque les acteurs de terrain en ont prouvé l’utilité.
Intérêt de la formule : elle ne nécessite aucun texte réglementaire particulier. Rappelons à ce sujet que la “loi Fillon” du 23 avril 2005 (portant sur la rénovation du système éducatif français) stipule, dans son article 34, qu’un droit à l’expérimentation pédagogique est créé, dont pourront librement se saisir les équipes d’établissements. Ce genre de démarche est donc déjà inscrit dans la loi, point n’est donc besoin de légiférer en plus. Ainsi s’explique que les recteurs lancent une vaste opération d’expérimentations susceptibles de porter sur des aspects emblématiques de la réforme Darcos des lycées : la mise en place d’un accompagnement individualisé de certains élèves, la mise en oeuvre d’une semaine de bilan et orientation en milieu d’année scolaire, le développement de l’enseignement fait non plus en groupes classes mais en groupes de compétences, la semestrialisation, l’amélioration des dispositifs d’accompagnement des projets d’orientation des élèves, etc.
Pour ce faire, le ministre a fait savoir qu’il avait gagé 500 postes, qui seront répartis vers 100 lycées qui présenteront des dossiers de demande d’expérimentation particulièrement forts. Les recteurs ont par ailleurs prévu des enveloppes d’heures supplémentaires pour faciliter les expérimentations terrain.
L’avenir dira si cette stratégie de contournement de l’obstacle par l’expérimentation porte ses fruits. Elle est visiblement inspirée d’un autre processus de réforme du lycée, réussi celui-là : celui qui concerne le lycée professionnel. En décidant, il y a trois ans, d’expérimenter le bac professionnel en trois ans (au lieu de quatre), là où les équipes décident de le faire, et en étendant progressivement la sphère d’expérimentation par essaimage, le ministre est en passe de réussir, au lycée professionnel, le pari qu’il n’a pas pu tenir pour le lycée général et technologique. De facto, à la rentrée 2009, pour la première fois depuis le lancement du processus de transformation du lycée professionnel, les élèves engagés dans des filières bac professionnel en trois ans seront plus nombreux que ceux qui vivent l’ancien système. L’effacement progressif de ce dernier va permettre au ministre (ou à celui qui lui succèdera), de s’éviter un douloureux processus de réforme décidé par le haut. Là, c’est bien du terrain, et sur décision des équipes, d’abord minoritaires, puis progressivement de plus en plus nombreuses, que les choses se font, et se font effectivement. Dommage que cette méthode n’ait pas inspiré le ministre pour la mise en oeuvre de la réforme du lycée général et technologique.
Merci à tous ceux qui, intéressés par cet article, voudront réagir aux propos que j’y tiens, ou le commenter, le discuter même. Ils seront les bienvenus.
Bruno Magliulo
